Dit-on autrice ou auteure ?
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Le mot « auteur » vient du latin « auctor », dérivé du verbe « augere », qui signifie « augmenter » ou « accroître ». À l’origine, auctor désignait une personne à l’origine d’une action, d’un événement ou d’une création. Par déformation, il était associé à quelqu’un qui augmente le savoir ou la culture. À partir du XVIIe siècle, les mots acteur et auteur se séparent pour gagner leur sens actuel. Au fil du temps, le sens du mot auteur a évolué pour désigner spécifiquement la personne à l’origine d’une œuvre littéraire, artistique ou intellectuelle. Mais qu’en est-il de sa forme féminine ?
Origine d’autrice
Loin d’être un néologisme, le mot autrice a de nombreuses occurrences au fil du temps. On trouve sa forme latine autrix chez Saint Augustin (au Ier siècle !) par exemple. Au XVIe siècle, le mot se répand avec l’alphabétisation de la population française. Cependant, un siècle plus tard, l’Académie française décide, sous l’impulsion de Guez de Balzac, de proscrire « autrice » du vocabulaire.

Pour quelle raison ? Parce que l’absence d’un mot exprime l’inexistence ou l’absurdité du concept. Il est impensable, à l’époque, qu’une femme écrive. C’est une fonction réservée aux hommes, car ce sont eux qui sont lettrés, éduqués et intellectuels. Les femmes n’étaient pas prises au sérieux en littérature. Cela explique pourquoi de nombreuses autrices faisaient le choix de prendre un nom de plume masculin, afin d’être publiées et lues. Nous pouvons en citer plusieurs : George Sand (Aurore Dupin), Daniel Lesueur (Jeanne Loiseau), Gérard d’Houville (Marie de Heredia), etc.
Une longue bataille opposant les écrivaines à l’Académie française, pour faire accepter le mot, a fait rage. Durant des siècles, et jusqu’au XXe, « autrice » est balayé du revers de la main. Ce n’est que dans les années 1960 que le mot se fraie à nouveau un chemin, timidement. En 1997, la commission de féminisation des mots suggère l’utilisation du mot « auteure », pour s’aligner sur le Québec.
Origine d’auteure
Si la racine latine est la même, le mot auteure a été créé dans les années 1980 au Canada. En effet, la féminisation des mots a été débutée au Québec bien plus tôt qu’en France. L’Office Québécois de Langue Française (OQLF) a poussé pour que le féminin « auteure » soit utilisé. C’est pour cela que cette version est aujourd’hui plus répandue.
Dans un contexte de lutte pour l’égalité des sexes et la reconnaissance du rôle des femmes dans la littérature, le nom féminin auteure est apparu. Le Québec étant plus en avance sur le sujet que la France, leur néologisme prime sur leur territoire, où le mot autrice peine à s’installer. Ayant la primeur sur la féminisation d’auteur, le Québec peut légitimement revendiquer l’utilisation d’auteure, et il est juste de s’y aligner.

Il y a également une logique linguistique, puisque « auteure » a été créé dans la même logique de l’ajout du suffixe –eure comme pour d’autres noms de métier : professeure ou docteure, par exemple. Dans tous les cas, cette évolution linguistique promeut une utilisation plus inclusive de la langue française.
Quelle version préférer ?
« Autrice » a une existence bien plus longue que « auteure ». Si on a des traces de son étymologie directe depuis l’Antiquité, il se répand au XVIe siècle, et ne tombe dans l’oubli qu’à cause de l’intervention de l’Académie française, qui refuse aux femmes la possibilité d’exercer ce métier. « Auteure » n’est apparu que depuis une quarantaine d’années, dans une volonté de se réapproprier cet exercice.
De plus, ce néologisme nous vient du Québec. En Suisse et en Afrique francophones, l’utilisation d’autrice est privilégiée. Pourquoi suivre un pays plutôt qu’un autre ? Nous savons que les variations québécoises s’éloignent parfois de la langue française vernaculaire. Ne serait-il pas plus logique d’utiliser un terme historiquement sourcé, effacé pour de mauvaises raisons ?

Certains grammairiens se positionnent en faveur d’autrice, qui respecte mieux l’étymologie d’auctor. De plus, en français, la plupart des mots finissant par –teur forment leur féminin en –trice : directrice, actrice, réalisatrice, créatrice, lectrice, correctrice… Si le latin auctor a fini par donner acteur, puis actrice, il serait cohérent d’appliquer la même logique à auteur puis autrice.
Enfin, d’un point de vue phonétique, autrice permet d’affirmer la différence avec auteur simplement avec le son. Auteure sonne exactement de la même façon qu’auteur. Cela met l’accent sur le genre féminin du mot et vise à corriger une tradition historique où les écrivaines étaient souvent sous-représentées, ignorées voire lynchées.
Conclusion
Chacune des deux versions a de bonnes raisons d’exister, et des origines différentes. L’une est un terme historique, l’autre a été créée pour corriger une injustice. Les deux formes sont acceptées et incluses dans les divers dictionnaires. Au final, c’est au choix de chacun : les Québécoises soutiennent mordicus auteure, fières de leur primauté féminine ; les règles françaises et historiques voudraient qu’autrice soit plus adapté. Dans tous les cas, pour désigner une personne, on respectera la volonté de l’intéressée quant à la désignation qu’elle préfère.