La correction et l’intelligence artificielle
Pour ne pas se tromper

Depuis quelques mois (voire années, maintenant), l’intelligence artificielle (IA) fait de plus en plus parler d’elle et prend davantage de place. Il y a un an et demi, je faisais justement un article sur l’avenir des correcteurs face à la montée de l’IA. Est-ce que mon point de vue a évolué ? Quelle est la réalité du métier aujourd’hui ?
L’impact de l’IA sur le métier

Licenciements au profit de l’IA
Les récentes polémiques ne vous ont sans doute pas échappé, comme au Point, qui a mis en place un plan de licenciement général de ses correcteurs et secrétaires de rédaction pour les remplacer par une IA, même si celle-ci reste sous supervision humaine. Il s’agit quand même d’une quinzaine de personnes. Les salariés concernés se battent aujourd’hui pour faire reconnaître leur métier et leur valeur face à la standardisation d’un algorithme, fut-il considéré comme intelligent.
Un outil utile mais limité
L’IA peut être un outil utile. Il peut notamment être très efficace lorsqu’on cherche à vérifier une information précise, d’une source un peu obscure que les robots de moteurs de recherche ne mettent pas en avant dans les résultats. Il peut aussi désigner des erreurs simples, mais répond à côté de la plaque dès que la question devient plus complexe. Le pire, c’est que l’IA n’admet pas ses lacunes, et va parfois tenter de vous convaincre qu’elle a raison (chose qu’elle m’a faite quand j’ai voulu acheter un filtre à air pour ma voiture ; elle n’a fait que me proposer des références non adaptées, malgré mes mises au point, en rejetant la faute sur les sites spécialisés).


Aucune création
J’en suis convaincue : l’IA n’arrive pas à la cheville d’une correctrice, et ne pourra jamais le faire. Une IA ne peut pas être créative, puisque son principe même est de copier ce qu’on lui fournit comme données. On parle d’IA générative, ce qui veut bien dire qu’elle génère à partir de quelque chose, elle ne crée pas. À partir de là, une IA ne peut avoir ni respecter le style d’une personne, n’aura aucun lyrisme ni poésie. Passer son texte dans une IA, c’est l’assurance d’un contenu fade, aseptisé et déjà vu.
Certains rétorqueront que l’humain aussi produit à partir de quelque chose. Il y a une différence fondamentale entre la pratique humaine et celle de l’IA : le premier va transformer, adapter, repenser ses influences – qu’elles soient conscientes ou non -, tandis que le second reproduit tout bêtement, sans intention créative ni point de vue propre.
Les limites de l’IA
Manque de détails
Il est relativement aisé de comprendre qu’un contenu a été généré par IA. Les tournures de phrase sont souvent les mêmes, dans un faux langage soutenu (et, en fait, rarement parlé ainsi par des humains), les idées, comme on l’a vu, ne peuvent pas être inédites, puisque l’IA ne peut pas créer, et même les images présentent des problèmes chroniques. Si les mains à plus de 5 doigts deviennent maintenant de l’histoire ancienne, l’IA manque toujours de netteté. Les éléments qu’elle met en place dans une image présentent des contours flous, peu détaillés, comme un mauvais collage.


Incompréhension des émotions humaines
L’intelligence artificielle n’a ni subjectivité ni émotions. Elle ne vit aucune expérience personnelle, ne comprend ni l’amour, ni la souffrance, n’a aucune vision du monde singulière. De son propre aveu, elle peut effacer une intention artistique, une licence poétique ou un effet de style voulu sous couvert de corriger un texte. Une IA n’exprime rien, elle simule. La création artistique authentique repose sur ce qui fait fondamentalement de nous des humains : l’intime, le sensible, le ressenti.
Complexité de la langue française
Pour ce qui est de la correction, le français est une langue complexe. Elle est réputée pour être une des plus difficiles à apprendre au monde, tant elle comporte d’exceptions et de règles différentes. Elle n’obéit pas à une ligne de conduite linéaire ; souvent, un accord dépend du contexte, d’un choix de l’auteurice (accord de proximité, par exemple), du placement des mots dans la phrase… Quand il y a beaucoup de variables, du moins dans un texte, une IA n’est plus capable de suivre. Il est donc nécessaire qu’une correctrice s’y penche, parce que seul le cerveau humain peut démêler les informations.


Langue d’origine différente
La plupart des IA ont été conçues et créées en anglais. Elles ont donc comme modèle une langue qui ne fonctionne pas comme la nôtre. Même si chaque IA a été nourrie de données des langues dans lesquelles elle est disponible, sa langue « maternelle », si on peut dire, est l’anglais. Encore il y a peu, alors que je testais ChatGPT sur une reformulation de phrase à la tournure erronée, sa réponse a été de remplacer un mot français par de l’anglais (parce que la phrase originelle était un copier/coller de la syntaxe anglaise, raison pour laquelle je voulais la reformuler).
Les conséquences de l’IA
Les communautés littéraires contre l’IA
Sur les réseaux sociaux, et notamment les communautés littéraires, un véritable mouvement anti-IA se met en place. Les auteurices commencent à indiquer que l’IA n’a pas été utilisée dans la création de leur ouvrage, les illustrateurices affichent leur contenu original en refusant qu’il soit utilisé pour entraîner une IA, les lecteurices refusent de lire un livre si les supports de communications utilisés intègrent de l’IA. Car qu’est-ce qui prouve que l’IA n’a pas été utilisée pour le récit ? Ci-contre, le logo réalisé par l’illustratrice Siyhana reflète bien ce mouvement.


Violation du droit d’auteur
Pour le moment, l’IA n’a pas de réel cadre juridique. Il est difficile de prouver que telle ou telle image est utilisée pour en générer une autre. Pourtant, on peut parfois vérifier quel contenu a été intégré pour l’apprentissage de l’algorithme. Et il est malheureux de constater que beaucoup de livres publiés en auto-édition ou en édition traditionnelle ont été illégalement fournis, et donc que l’IA s’en sert allègrement sans rétribuer le moindre droit d’auteur. De nombreux procès sont en cours à l’encontre des diverses entreprises d’intelligence artificielle.
Grosse consommation d’eau
Il ne faut pas oublier que la moindre requête à une IA consomme beaucoup d’eau. Cette eau est utilisée pour refroidir les serveurs desquels se servent les IA pour stocker leurs données et pour fonctionner. Cette eau a beau être refroidie puis réutilisée, il faut bien la trouver quelque part et pallier les évaporations. En juillet 2022, Microsoft avait pompé 34,5 millions de litres d’eau dans la seule ville de Des Moines, dans l’Iowa, pour son data center dédié à la formation des modèles d’OpenAI, comme ChatGPT. Cette IA a été lancée publiquement en novembre 2022. C’était donc avant qu’elle soit massivement utilisée par le monde entier. Dans un contexte de changement climatique, où l’eau vient à manquer, où les canicules se multiplient, pouvons-nous vraiment nous permettre de consommer de l’eau pour générer des photos de profil ?

Conclusion
Je ne l’ai pas encore mentionné, bien que ça se comprenne en filigrane, mais je suis contre l’utilisation de l’IA dans les domaines créatifs. Je pense que l’intelligence artificielle a des atouts non négligeables, mais qu’on ne les utilise pas aux bons endroits. Comme l’a si justement dit Joanna Maciejewska, « je veux que l’IA fasse ma lessive et ma vaisselle, que je puisse écrire et faire de l’art ». Reconnaître plus rapidement et facilement des maladies grâce à l’IA ? Fantastique ! Faciliter le travail des développeurs web pour le code des sites ? Pourquoi pas. Écrire un livre et l’illustrer avec ChatGPT ? Certainement pas !
