L’accord de proximité : pourquoi l’utiliser ?
Renouveler la grammaire française

L’accord de proximité, aussi appelé accord de voisinage, est une règle grammaticale qui indique d’accorder un adjectif, un participe passé ou un verbe avec le mot le plus proche plutôt qu’avec l’ensemble nominal. C’est une règle qui est de plus en plus plébiscitée depuis les années 2010 et qui fait toujours débat. Pourtant employée dans plusieurs autres langues romanes, les grammairiens et grammairiennes françaises tendent à la réfuter.
Une règle grammaticale qui remonte à l’Antiquité

En grec ancien et latin, l’accord de proximité était une règle souvent utilisée. Avec les adjectifs épithètes (qui suivent ou précèdent directement le nom), c’est la règle qui prévalait : on accordait avec le nom le plus proche.
En latin, on a un exemple célèbre : « Senatus populusque romanus » qui signifie « Le Sénat et le peuple romain ». Romanus (romain) est au singulier, accordé avec la proximité de populus (le peuple). Pourtant, jusqu’à preuve du contraire, le Sénat aussi est romain. Si l’accord de proximité n’était pas utilisé, romanus aurait dû être romani.
Une disparition progressive
Comme pour le terme autrice, la règle d’accord de proximité disparaît peu à peu à la Renaissance. En ancien et moyen français, il est possible d’accorder en genre et en nombre avec le dernier nom, et ce jusqu’au XVIIe siècle.
Prenons deux exemples d’écrivains célèbres :
Ronsard, dans son Discours des misères de ce temps, écrit : « Au ciel est revollée et Justice et Raison ».
Le participe passé est mis au singulier plutôt qu’au pluriel, malgré la présence de deux entités personnifiées dans le sujet.
Quant à Jean Racine, il s’exprime ainsi dans Athalie : « Surtout j’ai cru devoir aux larmes, aux prières
Consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières ».
Il est évident que les jours étaient également entiers ; pourtant, il est plus fluide et poétique d’accorder le tout au féminin, tel qu’il l’a fait.
C’est l’argument de la noblesse du masculin pour les accords qui prend le pas sur l’accord de proximité. Selon Scipion Dupleix, historien français du XVIIe, « Parce que le genre masculin est le plus noble, il prevaut tout seul contre deux ou plusieurs feminins, quoy qu’ils soient plus proches de leur adjectif. » On a bien compris son propos, qui n’est pas grammatical mais politique : les hommes ont plus de valeur que les femmes.
L’Académie française justifie l’accord au masculin en prétextant que le masculin a valeur de neutre, comme en latin. Avez-vous vu, dans un dictionnaire français, beaucoup de mots qualifiés de « nom neutre » ?

Les raisons de retourner à l’accord de proximité
Un fondement sexiste
Cet argument est peu entendu par les défenseurs de l’accord systématique au masculin, mais la justification même de cette règle repose sur la croyance que le genre masculin est plus noble que le féminin. On en croit le grammairien Nicolas Beauzée, qui dit en 1767 : « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ».
Il est difficile, en toute bonne foi, de dire que la règle établie depuis quatre cents ans n’a pas été créée pour marquer directement dans la langue la supériorité masculine. C’est pour cela qu’en 2011, plusieurs associations ont demandé à l’Académie française, dans une pétition, de réformer la règle générale d’accord en faveur de l’accord de proximité, pour pallier cette marque d’une croyance qui n’a plus lieu d’être.

Une question de fluidité
L’accord de proximité peut contribuer à rendre la phrase plus fluide et naturelle en suivant le schéma d’accord qui semble le plus intuitif. Cela peut éviter une construction qui sonne artificielle ou trop formelle. En effet, il est plus facile d’accorder avec le mot le plus proche et cela sonne plus juste à l’oreille. Exemple : « Le concurrent et les participantes sont satisfaites du résultat ». Pourquoi forcer un accord au masculin ?
La règle de proximité permet aussi de fluidifier un texte qui se veut inclusif, évitant quelques points médians difficiles à lire pour certains. En correction, les auteurs et autrices seront toujours consultées quant à la règle qu’ils souhaitent employer.
Laisser le choix

L’accord de proximité offre une plus grande liberté à la langue et à l’usage qu’on en fait ; c’est l’auteur ou l’autrice d’un texte qui choisit si elle préfère accorder son adjectif au mot le plus proche, au nombre le plus grand, ou à l’ensemble nominal.
Cela permet de jouer avec la langue française, d’occasionner une réflexion et de faire passer des messages subtils et, peut-être, subliminaux. Une langue trop codifiée et rigidifiée, pour des principes d’un autre temps, est une langue standardisée qui risque d’étouffer.
Il n’est de loin pas question de tout accorder au féminin, cela ne fera qu’inverser la règle du masculin qui l’emporte, et ce serait contre-productif. Non : il s’agit de libérer la langue d’un carcan et de laisser la possibilité d’accorder au masculin, au féminin, au singulier ou au pluriel.
Conclusion
On peut considérer que l’accord de proximité est une question de bon sens. Puisqu’il existait bien avant l’Académie française, on ne peut pas l’accuser d’être créé de toutes pièces par les féministes. Même si elle permet une démarche égalitaire, cette règle est surtout libératoire.
Si l’accord de proximité ne fait pas l’unanimité, on peut y préférer l’accord de majorité, qui, même s’il n’est pas forcément évident à appliquer, relève de la logique imparable du nombre.
